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La leçon de M. Chirac à M. Sarkozy dans un lycée de Tunis
En voyage officiel à Tunis, Jacques Chirac a estimé, vendredi 5 décembre, devant les élèves d'un lycée franco-tunisien, qu'il fallait intégrer davantage les Français issus de l'immigration, mais "pas en prétendant qu'il faut une sorte de discrimination positive, c'est-à -dire -en nommant- des gens en fonction de leur origine parce que ça, ce n'est pas convenable". Il contredit ainsi le ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, qui avait annoncé, jeudi 20 novembre sur France 2, qu'il nommerait prochainement un préfet "musulman". Invité à réagir, vendredi, aux propos du chef de l'Etat, M. Sarkozy a déclaré qu'il n'y avait "aucune polémique" et qu'il ne ferait "aucun commentaire". Cet épisode intervient après plusieurs déclarations du ministre mettant en évidence son ambition pour 2007.
Tunis de notre envoyée spéciale
Sans le nommer autrement que par son titre, "notre ministre de l'intérieur", Jacques Chirac a envoyé, de Tunis, un message d'avertissement à Nicolas Sarkozy. Sur la discrimination positive, "pas convenable", sur la laïcité, sur le voile, sur l'immigration, sur l'intégration... Pour tout ce qui relève de la cohésion nationale, le chef de l'Etat a pris des positions claires, indiquant ainsi qu'il entendait donner lui-même le "la" dans ce domaine.
Le président de la République, qui dialoguait, vendredi 5 décembre, avec une centaine d'élèves du lycée franco-tunisien Pierre-Mendès-France sur les thèmes de "la tolérance, le respect de l'autre, la laïcité", a fermement rejeté la politique de discrimination positive, défendue par le ministre de l'intérieur. "Je crois à la discrimination positive", avait déclaré M. Sarkozy, le 20 novembre, lors de l'émission "100 minutes pour convaincre" sur France 2. Et il avait assuré qu'il allait nommer "un préfet musulman" dans les semaines ou les mois à venir.
"MÊMES DROITS POUR TOUS"
"Ne pensez-vous pas que la discrimination positive va entraîner un racisme et une montée de la xénophobie vis-à -vis des personnes favorisées ?", a demandé un lycéen au président. M. Chirac a d'abord précisé : "On a évoqué ce problème à la suite d'un propos tenu par notre ministre de l'intérieur, concernant la nomination d'un préfet." Puis il a déploré qu'il y ait en France de la discrimination, qu'il a qualifiée de "négative". Une analyse pas très éloignée, sur le fond, des positions de M. Sarkozy. Mais le chef de l'Etat en a tiré une tout autre conclusion : "Je m'efforce de répondre aujourd'hui, non pas en prétendant qu'il faut une sorte de discrimination positive : on ne nomme pas les gens en fonction de leur origine, parce que ça, ce n'est pas convenable", a-t-il dit. "En revanche, a souligné M. Chirac, il faut donner à tous les mêmes droits, et aujourd'hui, je considère que ce n'est pas le cas."
Ainsi, après Jean-Pierre Raffarin, qui avait déclaré, sur Europe 1 le 23 novembre, qu'il "n'aim-ait- pas" le terme de discrimination positive, après Alain Juppé, le président de l'UMP, qui, le 26 novembre, disait préférer "le principe de l'égalité devant la loi", le chef de l'Etat s'est chargé de dire les choses lui-même.
Sur le port du voile islamique dans les lieux publics et en particulier à l'école, M. Chirac s'est également montré très ferme. Alors que la commission Stasi doit présenter ses conclusions, jeudi 11 décembre, il a manifesté son rejet des signes ostentatoires religieux : "Je considère que, les Français étant ce qu'ils sont, le port du voile est une sorte d'agression qu'il leur est difficile d'accepter." Une autre différence avec M. Sarkozy, qui s'était, jusqu'à une période récente, opposé à une loi sur le voile afin de ne pas stigmatiser la communauté musulmane. Il s'est rallié, in extremis, à la position de l'UMP, défendue par Alain Juppé, lors du conseil national du parti chiraquien, fin novembre.
Devant les lycéens de Tunis, le chef de l'Etat a aussi précisé sa conception de la laïcité, sorte de feuille de route pour le ministre des cultes. "Nous sommes un pays laïque. Nous sommes très attachés à cette caractéristique de notre pays. Nous respectons (...) toutes les traditions religieuses, à condition qu'elles ne cherchent pas à s'imposer aux autres", a-t-il dit. Le président a également abordé la question de l'immigration, indiquant que, dans le cadre des accords passés avec différents pays, la France était "tout à fait disponible pour ouvrir davantage -ses- portes". "En revanche, a-t-il ajouté, nous avons un vrai problème de l'immigration clandestine." "Tout se sait très très vite dans ces milieux. Si on laisse l'immigration clandestine se développer, on ne la maîtrisera plus", a-t-il averti. Autrement dit, le ministre de l'intérieur a encore beaucoup de travail.
"VISION PLUS RÉPUBLICAINE"
Le message était bien dans la manière chiraquienne : il importe de réussir son travail de ministre et non de se lancer dans une course prématurée à la présidentielle. M. Chirac est persuadé que les Français en ont assez de ces jeux politiciens et que les déclarations de candidature trois ans et demi avant l'échéance les exaspèrent.
Après les propos de M. Sarkozy sur les trop longues carrières politiques et la limitation souhaitable à deux quinquennats du mandat du président de la République que M. Chirac avait sans ambiguïté pris pour lui, la réponse est donc venue. Sur des questions de fond, bien sûr, les seules, estime-t-on à l'Elysée, dignes du président de la République.
L'entourage de Jacques Chirac a ainsi cherché à "dépolitiser" l'intervention du chef de l'Etat. "Il serait dommage de réduire ses déclarations à une réaction aux propos de Nicolas Sarkozy", a fait valoir un conseiller de M. Chirac, arguant que le chef de l'Etat est "viscéralement attaché à l'égalité et au rassemblement de la nation". "M. Chirac ne peut pas être d'accord avec ce concept de discrimination positive, qui est le cousin germain du communautarisme", dit-on à l'Elysée.
De la même façon, les proches collaborateurs du président feignent de ne pas s'émouvoir du dévoilement des ambitions présidentielles du ministre de l'intérieur : "Chirac sait ce qu'il a à penser, en bien et en mal."
La mission du président est "de faire repartir le pays, de revitaliser la cohésion nationale : tout ce qui rentre dans le cadre positif de cette mission, c'est bien, si ça n'y rentre pas, c'est dommage". Sur tous les sujets qui touchent à l'identité d'un pays, "il y a une vision plus républicaine, plus unifiée, qui est celle de Jacques Chirac", tranche un conseiller.
Vendredi, le garde des sceaux, Dominique Perben, a salué à sa manière la prise de position de M. Chirac sur la discrimination positive en déclarant, sur Europe 1, que le "principe républicain, c'est l'égalité". Selon lui, le président de la République s'est contenté de "rappeler les principes constitutionnels dont il est le garant". Lundi 8 décembre, ce sera au tour de François Fillon, ministre des affaires sociales et très en cours à l'Elysée, de prendre position en recevant les membres du Haut Conseil à l'intégration. Nul doute que la discrimination positive y soit une fois encore contestée.
Béatrice Gurrey